
À un moment difficile à dater précisément, "authentique" est devenu le mot le plus utilisé dans les briefs de communication. Depuis, il est devenu le mot le moins utile. Ce n'est pas un hasard — c'est un mécanisme.
Il y a quelque chose de légèrement vertigineux dans la façon dont le vocabulaire du marketing finit toujours par se retourner contre lui-même.
"Authentique" a d'abord désigné quelque chose de rare. Une marque qui parlait vrai, qui montrait ses coulisses, qui assumait ses contradictions. On sentait que c'était différent parce que la plupart des marques faisaient l'inverse — lisses, contrôlées, sans aspérités.
Puis les études ont confirmé que l'authenticité fonctionnait. Que les consommateurs y étaient sensibles. Que ça construisait de la confiance. Et à partir de là, tout le monde a décidé d'être authentique.
Ce qui a produit une situation assez particulière : des dizaines de marques qui communiquent leur authenticité de façon coordonnée, dans des formats identiques, avec des palettes de couleurs similaires et des tons de voix interchangeables. Il y a sûrement une ironie là-dedans, même si personne ne semble pressé de la nommer.
Les marques qui dégagent quelque chose d'authentique ont presque toutes un point commun : elles ne l'ont pas décidé.
Elles ont commencé petites, sans budget pour une agence, sans le temps de construire une image. Elles ont communiqué comme elles pouvaient, avec ce qu'elles avaient, dans leur propre langage. Les photos étaient imparfaites parce qu'elles n'avaient pas de photographe. Le ton était personnel parce qu'il n'y avait qu'une seule personne pour écrire. L'identité était cohérente parce qu'elle venait d'une seule tête, pas d'un comité.
Ce n'est pas moche, ce n'est pas mal — c'est juste ce qui se passe quand une marque n'a pas les moyens de faire semblant.
Le problème survient un peu plus tard. La marque grandit. Elle recrute. Elle engage une agence. Et à ce moment-là, quelqu'un — souvent bien intentionné — suggère de "formaliser l'authenticité". D'en faire un pilier de communication. D'écrire des guidelines sur comment rester spontané.
On sent que c'est là que quelque chose se grippe.
Il existe une forme d'impossibilité logique dans l'idée de décider d'être authentique. Pas une impossibilité absolue — les marques font des choses qui semblent authentiques tout en étant parfaitement orchestrées. Mais une impossibilité de perception, qui finit par devenir une impossibilité réelle.
Le public n'est pas dupe. Il a appris à reconnaître la photo "naturelle" qui a pris trois heures à cadrer. Le post "spontané" qui a été validé par cinq personnes. La prise de position courageuse qui a été testée en focus group. Ce n'est pas une question de cynisme — c'est une question d'exposition. On a tous vu suffisamment de contenu de marque pour reconnaître les patterns.
Et quand l'authenticité devient un pattern, elle cesse d'en être une.
Il y a sûrement une raison pour laquelle les marques qui semblent les plus vraies sont souvent celles dont on ne sait pas exactement ce qu'elles font. Pas parce qu'elles communiquent mal, mais parce qu'elles n'ont pas encore eu le temps de trop bien le faire.
La vraie question n'est pas de savoir si une marque peut décider d'être authentique. C'est de savoir ce qu'elle est, concrètement, quand personne ne regarde.
Comment ses équipes parlent d'elle en dehors du bureau. Ce qu'elle choisit de ne pas faire, même quand c'est tentant. Les clients qu'elle refuse. Les sujets qu'elle n'aborde pas parce qu'ils ne la concernent pas vraiment. Le ton qu'elle garde même quand ce n'est pas le ton du moment.
C'est ça, l'authenticité d'une marque. Pas une décision, pas un pilier de plateforme, pas un chapitre du brand book. Une cohérence qui se révèle dans le temps, dans les choix difficiles, dans tout ce qui n'est pas mis en scène parce que personne n'avait prévu que ça serait vu.
On peut travailler à créer les conditions pour que cette cohérence existe. Clarifier les valeurs, définir ce qu'on refuse d'être, choisir avec qui on travaille et pourquoi. Ce travail-là a du sens. Il ne produit pas de l'authenticité — il produit les conditions dans lesquelles une marque peut être elle-même sans avoir à y penser.
Ce n'est pas la même chose qu'une stratégie d'authenticité. Et la différence, au fond, c'est que l'une se voit et l'autre ne se voit pas.
"Authenticité" finira probablement par disparaître des briefs, remplacé par un autre mot qui dira la même chose différemment.
Ce qui laisse une question un peu gênante en suspens — et on va l'assumer franchement : est-ce qu'une agence de communication n'est pas, structurellement, l'ennemi de l'authenticité qu'elle prétend construire ?
On y a pensé. La réponse honnête, c'est : peut-être.
Chaque fois qu'on formalise un ton de voix, qu'on choisit les bons mots, qu'on cadre une prise de parole — on fait exactement ce que l'authenticité n'est pas censée être. Du travail. De la réflexion. De la mise en scène.
Il y a sûrement une raison pour laquelle on n'a pas de réponse propre à ça. Ce qu'on peut dire, c'est qu'il y a une différence entre construire une marque qui sait ce qu'elle est — et en fabriquer une qui fait semblant. La première demande de l'honnêteté. La deuxième demande juste du budget.
On essaie de faire la première. On n'est pas toujours sûrs d'y arriver.